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La Thaïlande se trouve dans un tunnel obscur qui mène nulle part

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Analyse de Thitinan Pongsudhirak, professeur à la Faculté des sciences politiques et directeur d'études internationales à l'Université Chulalongkorn.

Commencer une nouvelle année devrait engendrer un sentiment d'espoir et d'optimisme. Mais la réalité en Thaïlande suggère le contraire. Un sentiment de malaise et de mécontentement prolongé règne. Le marasme économique persiste, étayé par des divisions sociétales et un mécontentement généralisé. À moins de changements drastiques très prochainement, cette année marquera le début d'une décennie de déclin et de stagnation.

Empêcher le déclin de la Thaïlande nécessite une refonte totale de ses institutions politiques. Si rien ne change d'ici le milieu de la décennie, la Thaïlande pourrait devenir un pays, assis sur ses lauriers du passé avec le cœur qui pourrit de l’intérieur. Pour éviter ces perspectives désastreuses, le leadership politique de la Thaïlande sera primordial.

Tous les regards sont braqués sur le Premier ministre Prayut Chan-o-cha, au pouvoir depuis mai 2014, lorsqu'il a fomenté un coup d'état illégal. En tant que chef d'un gouvernement militaire jusqu'aux élections de mars 2019, le général Prayut a veillé à ce qu'une nouvelle constitution lui permette de continuer à exercer ses fonctions après le scrutin. Son mandat approche maintenant de sa huitième année, une longévité remarquable au vu des performances médiocres de son gouvernement et de son impopularité personnelle. Le général Prayut est politiquement usé, mais il semble pourtant avoir l'intention de rester indéfiniment en place. De plus en plus de Thaïlandais veulent un changement de gouvernement.

Mais comment se débarrasser du général Prayut ?  L'article 158 de la constitution de 2017 semble fournir un moyen en interdisant à quiconque d'être Premier ministre pendant plus de huit ans au total.

L'équipe juridique de la chambre basse a déterminé que le mandat du général Prayut avait commencé le 9 juin 2019, sous l'approbation royale sur la base de la charte de 2017. Ce calendrier le rendrait éligible au poste de Premier ministre jusqu'en 2027. Mais les partis d'opposition vont demander une décision de la Cour constitutionnelle. Ils soutiennent que le général Prayut a commencé en tant que Premier ministre de sa propre junte militaire en août 2014, lorsqu'il a reçu l'approbation royale.

Ceux qui en ont marre du général Prayut pensent que huit ans suffisent. Mais leurs espoirs peuvent rester des vœux pieux.

Premièrement, le tribunal a statué une multitude de fois toujours favorablement au général Prayut. Par exemple, lorsque le Premier ministre a prêté serment en lisant un texte incomplet en août 2019 en violation de la constitution, le tribunal s'est déclaré incompétent et a choisi de ne pas statuer. Cette affaire peut sembler anecdotique, elle ne l'est pas. Prayut n'a pas "oublié" un paragraphe, il l'a omis intentionnellement. Ainsi, il a promis d'obéir au roi mais pas à la constitution, ce qui lui permet d'agir à sa guise.

Il ne serait pas surprenant que la décision aille dans le même sens en ce qui concerne la limite de huit ans au poste de premier ministre et que la Cour permette à Prayut de rester en poste 13 ans.

Le mouvement de protestation dirigé par des jeunes qui a fait sentir sa présence pendant une grande partie de 2021 s'est fragmenté, a fait long feu et a été persécuté de manière systématique. Bien que ses griefs n'aient pas disparu, il manque de leadership et d'organisation face à la répression et à l'intimidation officielles.

Certains pensent également que le récent amendement constitutionnel devrait susciter de nouvelles élections générales. Mais c'est peu probable. Le général Prayut, soutenu par le parti pro-militaires Palang Pracharath, est anti-élections, n'autorisant les scrutins qu'à contrecœur. Un exemple clair de l'opposition du régime aux élections, par opposition aux nominations, est le scrutin longtemps retardé du gouverneur de Bangkok.

Le général Prayut pense probablement qu'il a le mandat de gouverner indéfiniment. Lors de la prochaine élection, il n'y a pas de force politique existante assez puissante pour empêcher une répétition de la manipulation qui s'est produite en mars 2019, lorsqu'un parti pro-militaire qui est arrivé en deuxième a collaboré avec le sénat nommé par l'armée pour former un gouvernement de coalition. Il faudrait un rejet du général à plus de 75 % pour qu'il perde sa place.

La Thaïlande se trouve dans un tunnel obscur qui mène nulle part. Déjà confrontée à une croissance molle en tant que pays à revenu intermédiaire au cours des dernières décennies, l'économie souffre plus que d'autres de Covid-19. Le modèle de croissance de la Thaïlande de production alimentée par les investissements étrangers, liée à la main-d'œuvre et aux exportations ainsi qu'aux services hôteliers, très 20e siècle, va dans le mur en ignorant la numérisation, les start-ups, l'innovation et l'entrepreneuriat.

L'économie devra compter sur une croissance très faible car elle n'est pas en mesure de surfer sur la nouvelle vague de croissance fondée sur l'innovation et la connaissance. C'est un choix politique du régime de ne pas moderniser l'éducation et l'enseignement. C'est aussi un choix de ne pas avoir de politique nataliste ce qui entraînera une diminution de la population et un appel encore plus important aux migrants.

Certes, la Thaïlande sera toujours un bon endroit pour résider avec un niveau de vie relativement attrayant, doté d'une population hospitalière, d'une nourriture inégalée, avec montagnes et plages, etc.

Mais c'est un pays bloqué qui ne peut atteindre son potentiel et réaliser ce dont il est capable.

De nombreuses personnes en Thaïlande ne voient pas un avenir radieux à un pays au point mort. On peut même affirmer qu'il régresse alors que d'autres (le Vietnam) progressent.

Les tensions politiques et les courants qui se sont manifestés en 2020-2021 s'accumuleront donc jusqu'à un moment où les circonstances permettront un vrai changement dans le pays.

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BANGKOK 03 février 2023 23:50
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