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Comment pouvait-on être Indochinois ?

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Comment pouvait-on être Indochinois ?

À propos de : Christopher E. Goscha, Indochine ou Vietnam, Vendémiaire


par Blaise Truong-Loï , le 4 juillet

 
 

Il est aujourd’hui incongru d’imaginer un Vietnamien se définir comme « Indochinois ». Pourtant, le territoire colonial a longtemps servi de cadre à l’expression de l’identité nationale Viet. Ce phénomène n’illustre pas tant l’efficacité de l’éducation dispensée dans les écoles de l’Empire français que le caractère négocié de la colonisation en Asie. Retour sur un classique.

 
Recensé : Christopher E. Goscha, Indochine ou Vietnam, Paris, Vendémiaire, 2015, traduit de l’anglais par Agathe Larcher (première édition en langue anglaise en 1995), 188 p., 18 €.

En 1945, un groupe communiste du Sud-Vietnam expliquait que les cinq pointes de l’étoile ornant le drapeau du Viet-Minh figuraient « les cinq pays de la Fédération Indochinoise libérés sous la direction de la nation vietnamienne ». L’anecdote n’a pas seulement le goût suranné propre à l’atmosphère fiévreuse de la décolonisation. Elle illustre, pour Christopher Goscha, la force performative qu’eurent pendant longtemps dans le Sud-Est asiatique les catégories forgées par plusieurs décennies de colonisation française, au premier rang desquelles le concept même d’Indochine. Les indépendantistes, qu’ils soient nationalistes ou communistes, n’étaient en effet pas nécessairement hostiles au référent indochinois, allant jusqu’à parfois en faire le cadre territorial privilégié de leur futur État autonome. Plus encore, si certains colonisés voyaient bien leur statut d’indochinois comme une infamie marquée du sceau de l’impérialisme, d’autres en firent un élément central de leur identité, qu’ils revendiquèrent avec fierté. Le contemporain habitué à considérer le Vietnam comme l’incarnation d’une entité politique et culturelle précoloniale ayant résisté à l’agression d’une force extérieure est ainsi amené à se demander : mais comment pouvait-on donc être indochinois ?

Professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine du Vietnam, Christopher Goscha ne cherche pas au travers de cette question à « entreprendre une énième diatribe idéologique ou mémorielle pour ou contre le bien-fondé de la ‘colonisation française’ ou du ‘communisme vietnamien’ » (p. 157-158). Cette persistance d’un référent colonial en discordance avec la mémoire officielle de la période de sujétion mène davantage l’auteur de la Penguin History of Modern Vietnam à revenir sur « la complexité de la rencontre coloniale [et à la décortiquer] sur la base d’un travail d’historien » (ibid.).

L’usage que firent certains indépendantistes vietnamiens du référent indochinois n’est en effet que le point de départ d’une brève mais passionnante enquête consacrée au caractère négocié de la domination française en Asie du Sud-Est. Indochine ou Vietnam, dont les « interactions coloniales » (p. 7) constituent l’objet d’étude central, était l’une des premières œuvres de C. Goscha. S’il a fallu attendre tout juste vingt ans pour en obtenir une (excellente) traduction, le propos n’a rien perdu de sa force. Il parvient à rendre concrets des propos trop souvent abstraits, tant sur « l’agency » (i.e. la « capacité d’agir ») des colonisés que sur la récupération par les colonisateurs de certaines configurations régionales à des fins d’expansion impériale.

L’Indochine, une création commune à géométrie variable

Pour assurer la pérennité de leurs conquêtes en Asie du Sud-Est, les administrateurs français des années 1880 durent rapidement convaincre les populations locales que la création indochinoise se faisait dans leur plus grand intérêt. Dans cette région marquée par une forte tradition bureaucratique et où le projet d’une colonie de peuplement ne fut jamais sérieusement envisagé, les colonisateurs durent, plus qu’ailleurs, s’attacher les faveurs des indigènes. Pour que les emplois subalternes de l’administration ne restent pas vacants, les Français s’appuyèrent notamment sur le dynamisme de la nation Viet. En forte expansion depuis le début du XIXe siècle, cette dernière s’était toutefois trouvée entravée au nord par le dédain chinois et à l’ouest par la résistance siamoise. Les Français eurent alors beau jeu d’insister sur le fait que l’Union Indochinoise, créée en 1887, « marquait moins une rupture avec le passé qu’une continuité avec l’avenir impérial du Dai Nam [« État impérial du Sud », nom donné par les Nguyen à leur empire en 1838] » (p. 22). Objets de rivalités entre Hué et Bangkok pendant des décennies, le Laos et le Cambodge n’étaient-ils pas enfin rattachés à un grand ensemble unifié, où les Viets jouaient un rôle de premier plan ?

Arrivé à ce stade, l’ouvrage de Christopher Goscha ne se contente pas d’une étude des discours coloniaux vantant auprès des indigènes les mérites de l’association franco-annamite. Il montre comment cette dernière se construisit sur le terrain, par un ensemble de dispositifs particulièrement concrets. En Annam, les nombreuses projections de films sur le patrimoine cambodgien et les cours d’histoire dispensés dans les écoles coloniales pour valoriser l’attachement séculaire des peuples Laos et Khmers aux Viets contribuèrent à créer une identité d’échelle indochinoise. Dans ce processus, les mobilités spatiales jouèrent également un rôle crucial. Sur les routes construites par le colonisateur circulaient en effet les différents Annamites associés à la bonne marche de l’Union. Travailleurs des plantations d’Hévéa en Indochine du Sud, employés des bureaux administratifs de Phnom-Penh ou instituteurs des écoles laotiennes : tous utilisaient le nouveau réseau ferré ou routier qui contribuait à faire de l’économie et de l’administration indochinoises des systèmes cohérents. Et tous appréciaient nouvellement les distances de ces trajets grâce aux bornes kilométriques, dispositifs d’objectivation modifiant le rapport à l’espace. Il n’est donc pas si étrange de concevoir que des Annamites purent se penser Indochinois et aller, en 1938, jusqu’à demander aux autorités françaises d’accélérer le développement du Laos pour l’ouvrir plus encore à la « colonisation annamite ». N’était-ce pas le Dai Nam qui trouvait là une réalité tangible ? Dans le sillage d’un Benedict Anderson, C. Goscha met ainsi au jour une culture matérielle coloniale propice à la formation d’une communauté imaginée à l’échelle de l’Indochine.

Cet horizon commun n’était pas, loin s’en faut, l’apanage des collaborateurs vietnamiens du colonisateur français. Preuve en est son utilisation, au lendemain de la Première Guerre mondiale par les différents acteurs demandant une inflexion de la politique française vers davantage d’autonomie interne. Les Revendications du peuple Annamite d’Ho-Chi Minh, publiées en 1919, en sont l’exemple type. Elles commençaient ainsi : « Le peuple de l’Ancien Empire d’Annam, aujourd’hui l’Indochine Française, présente aux nobles gouvernants… »

 

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http://www.laviedesidees.fr/Comment-pouvait-on-etre-indochinois.html

Blaise Truong-Loï, « Comment pouvait-on être Indochinois ? », La Vie des idées , 4 juillet 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Comment-pouvait-on-etre-Indochinois.html

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