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BANGKOK 12 November 2019 20:37
Le Modérateur

A Manille, «le temps des tueurs»

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Après 3 300 exécutions en trois mois, sans preuves ni procès, le président Rodrigo Duterte ne compte pas s’arrêter là. A son tableau de chasse : des consommateurs de drogue, des trafiquants présumés, des enfants...

Ce matin, une nouvelle fournée dans les journaux et sur les sites d’information. Ils sont au moins onze, rien que dans la métropole de Manille. Les trois jours précédents, ils étaient au moins 70 et on en oublie. On croise Rommel Esguerra, Jose Paulo Rayos, Bernard Salvador, Gualberto Manlangit Jr, Ruding Tahir… Autant de noms, autant de morts. Les uns ont été abattus par la police lors d’échanges de tirs, les autres ont été tués par balles à Manille - la capitale -, sur l’île de Mindanao ou à Naga, par des «assaillants non identifiés». Les images de corps ensanglantés et désarticulés sur le bitume, en partie dénudés et abandonnés dans la poussière, viennent illustrer la sale guerre contre la drogue qui s’est emparée des Philippines depuis l’intronisation du président Rodrigo Duterte, le 30 juin.

Plus de 3 300 personnes ont été assassinées en quatre-vingt-dix jours, soit en moyenne 36 meurtres par jour si l’on s’en tient au macabre décompte des autorités. Des suspects, des innocents, parfois des enfants, des dealers, des consommateurs, tous mêlés et «déshumanisés, considérés comme des cafards à écraser», constate un responsable d’une ONG des droits de l’homme sur le qui-vive qui souhaite conserver l’anonymat par peur des représailles : «C’est le temps des tueurs !» Et un curieux moment dans ce pays traversé de tensions et de craintes près de cent jours après l’arrivée au pouvoir du nouveau chef de l’Etat.

Durant la campagne, le «Punisher» Duterte avait promis une présidence «sanglante», avec l’objectif de tuer 100 000 criminels. Les morgues allaient être «pleines à craquer. […] Je fournirai les corps». Il annonçait qu’il jetterait tellement de cadavres dans la baie de Manille que les «poissons allaient engraisser». Il s’est même dit prêt à tuer ses propres enfants s’il s’avèrait qu’ils consommaient des stupéfiants. Ses électeurs devraient être satisfaits, il commence à tenir ses promesses. Il vient même de s’octroyer six mois supplémentaires pour mener à bien son nettoyage. Sans être pourtant arrivé au terme du semestre qu’il s’était fixé pour en finir avec son combat. «Je n’avais pas réalisé combien la menace de la drogue était grave et sérieuse dans cette république», s’est-il justifié, le 18 septembre dans son fief sudiste de Davao, la ville où il a été maire durant près de vingt ans.

Médailles et primes pour les «chasseurs»

«Au printemps, Duterte avait promis qu’il démissionnerait si ce problème n’était pas réglé en six mois. Maintenant, il réclame à nouveau six mois et plus de moyens. Après, ce sera encore six mois ? Tout cela est le prélude à une plus grande restriction des droits», constate, désabusé, Jose Manuel Diokno, l’un des avocats philippins les plus réputés. Doyen du collège de droit de l’université catholique de La Salle-Manille, cet homme affable et précis organisait mercredi soir une très inhabituelle veillée aux chandelles, dans la rue, devant l’immeuble moderne du campus Ruffino.

Dans la moiteur de la nuit, une petite centaine d’étudiants et d’enseignants occupe le trottoir sur les regards de vigiles en alerte. Tous sont venus pour marquer l’anniversaire de l’instauration de la loi martiale par le dictateur Ferdinand Marcos en septembre 1972. Quelques minutes plus tôt, Diokno s’était livré à des «rappels historiques qui justifient nos inquiétudes sur le climat d’impunité que nous vivons en ce moment», analyse-t-il en juriste. «La faiblesse de nos institutions remonte aux années Marcos. Et aujourd’hui, nous nous sommes engagés sur une route dangereuse. L’Etat de droit disparaît chaque jour un peu plus. Votre nom apparaît sur une liste de gens recherchés ou suspectés de crimes, vous pouvez être tué sans raison, sans preuve. Personne n’est en sécurité.» Le 21 septembre, devant les troupes de la 9division d’infanterie à Pili, Digong - le surnom de Duterte - a dégainé des dizaines de pages avec les noms de 40 juges locaux, cité le patronyme de Chinois suspectés de liens avec le milieu de la drogue, avant de donner une copie aux forces de police et à l’armée pour qu’elles «résolvent le problème». Quatre jours plus tard, il distribuait grosses médailles et coquettes primes de 200 000 pesos (3 690 euros) aux meilleurs chasseurs de criminels.

Dans cette guerre contre la drogue, dans un débat qui s’hystérise, la peur est diffuse. C’est la sénatrice Leila De Lima, écartée d’une mission d’enquête après avoir fait témoigner un tueur repenti contre le Président, qui se campe en «morte vivante» : elle dit avoir reçu 2 000 messages de haine et d’incitation au suicide. C’est un journaliste expérimenté qui ne souhaite communiquer que via Telegram, l’application de messagerie cryptée. C’est un juriste menacé qui a été étiqueté «avocat des dealers» après avoir critiqué Duterte sur Facebook, le réseau archi-fréquenté dans cet archipel de 100 millions d’habitants plutôt bien connectés. «La situation empire, devient plus violente et se politise», note Ellecer Carlos, de la Coalition des droits de l’homme, qui s’alarme de la «mort de sept responsables syndicaux» depuis début septembre.

 

très long article à lire ici : http://www.liberation.fr/planete/2016/09/27/a-manille-le-temps-des-tueurs_1512541

Arnaud Vaulerin Envoyé spécial à Manille

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