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Aung San Suu Kyi : le Parlement birman hésite à jouer la «Dame»

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Par Arnaud Vaulerin — 

Malgré la victoire de son parti aux élections, l’ex-opposante ne peut prendre la tête du pays. Sauf si les parlementaires «suspendent» un article de la Constitution.

Une photo vaut parfois mieux qu’un long discours. Celle publiée mardi 9 février en une du quotidien The NewLight of Myanmarillustre l’étonnante situation politique du moment en Birmanie. On y voit l’hémicycle du Parlement garni des nouveaux députés qui ont été désignés lors des élections générales du 8 novembre. Et devant, seule, au milieu du premier rang vide, une femme, Aung San Suu Kyi. Sur l’image, quasi femme-statue, elle siège comme l’Elue, seule en lice. Et pourtant, elle n’est que la simple députée de la circonscription de Kawhmu, dans le delta de l’Irrawaddy. Avec ses pairs, mais à part. En ce moment, son avenir alimente les pronostics et enfièvre les cercles politiques et médiatiques. Elle vient d’ailleurs d’être placée sous protection policière, après avoir été menacée de mort.

Et si c’était elle ? Et si finalement, Aung San Suu Kyi devenait présidente de la Birmanie ? Au vu des rumeurs et des consultations tous azimuts, la question, qui faisait bondir diplomates et généraux il y a quelques mois, semble moins incongrue. L’ex-opposante de la junte, qui s’est érigée en madone harcelée de la démocratie, puis en reine des urnes après la victoire historique du 8 novembre, lors du premier scrutin libre depuis 1990, accéderait à la tête du pays à 70 ans. Une consécration avec des airs de revanche pour celle qui a passé quinze années en résidence surveillée. Une partie des Birmans, le ban et l’arrière-ban de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti-église qui lui est entièrement dévoué, rêvent de ce scénario. Mais rien n’est moins sûr. Car à l’heure actuelle, la «Lady» ne peut pas concourir.

Agitation. L’article 59-F de la Constitution proscrit à tout candidat ayant un conjoint ou des enfants étrangers d’assumer la responsabilité de président ou de vice-président. Mariée à Michael Aris, universitaire britannique aujourd’hui décédé, l’opposante a eu deux enfants avec lui. Elle serait donc disqualifiée.

Le futur chef de l’Union birmane ne sera connu qu’après le 17 mars, à l’issue d’un vote à bulletin secret du Parlement. Selon la Constitution écrite par la junte en 2008, trois groupes - les députés, les élus de la Chambre haute et les 25 % de militaires qui siègent d’office au Parlement - doivent, chacun, désigner un prétendant.

Avec 390 sièges sur 664, la LND est ultramajoritaire et peut donc choisir le candidat de son choix. La Ligue consulte, s’agite et médite à tout va, mais n’a sorti personne de son chapeau. Signe que les choses ne se déroulent pas comme prévu, Aung San Suu Kyi avait obtenu un long report de cette élection présidentielle. «Les consultations vont bon train entre la LND et les militaires, confirme une consultante qui travaille pour le gouvernement et souhaite conserver l’anonymat. Et tout le monde fait très attention à ses déclarations. Depuis le 8 novembre, Aung San Suu Kyi a rencontré à au moins deux reprises le puissant chef d’état-major, Min Aung Hlaing. Les experts et les juristes élaborent des scénarios pour trouver une solution à l’amiable qui préserve les deux camps, dans un pays où tout est toujours compliqué et risqué.»

Suspension. Aung San Suu Kyi n’a jamais caché son ambition de présider la Birmanie, déclarant sa candidature en juin 2013. «Je serai au-dessus du président», a-t-elle affirmé deux jours seulement après la victoire de novembre, en surprenant tout le monde. Dorénavant, l’article 59-F est l’objet de toutes les attentions. Ko Ni, un juriste de la LND, expliquait en décembre dans les colonnes du Myanmar Times qu’une «suspension temporaire» était théoriquement possible avec le soutien d’une majorité de parlementaires, qui ouvriraient ainsi la voie de la présidence à la «Dame». «Mais suspendre une clause constitutionnelle par un simple vote majoritaire à l’Assemblée pourrait faire jurisprudence, et ce n’est pas du tout dans l’intérêt de l’armée, analyse Renaud Egreteau, chercheur au centre Wilson à Washington. Quelle serait la prochaine étape dans ce cas-là ? Suspendre "temporairement" le droit de vote des députés militaires ? Annuler la clause d’immunité des anciens dirigeants ? Ce type de "suspension temporaire" pourrait constituer, pour l’armée, un dangereux précédent.»

Veto. Directeur de l’institut de recherche Tampadipa à Rangoun, Khin Zaw Win, qui scrute les débats politiques de la transition birmane, estime toutefois que la suspension présente un avantage : «Elle permet d’éviter l’organisation d’un référendum, obligatoire si on veut amender la Constitution. A condition que l’armée accepte, ce qui est très loin d’être acquis, c’est un long processus pendant lequel tout peut arriver.» Thein Sein, le président sortant et l’artisan de l’ouverture, a envoyé une lettre aux parlementaires, leur enjoignant de respecter la Constitution. L’armée veille au grain. L’année dernière, elle avait rejeté fermement un projet de réforme visant à réduire son influence au Parlement et à ouvrir les portes de la présidence à Aung San Suu Kyi, rappelant qu’elle avait un droit de veto.

Ces élucubrations juridiques ont gagné en intensité à la fin de l’année dernière quand Than Shwe est sorti de sa retraite dorée. L’ex-dictateur secret et paranoïaque, qui nourrissait une haine recuite contre la «Dame», a fait savoir qu’il soutiendrait de «tous ses efforts» la «prochaine dirigeante du pays». Une forme d’adoubement ou une peau de banane ?

Arnaud Vaulerin

 

source : http://www.liberation.fr/planete/2016/02/12/aung-san-suu-kyi-le-parlement-birman-hesite-a-jouer-la-dame_1433048

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BANGKOK 25 octobre 2021 19:38
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